Hier, rendez-vous avec le dirigeant d’une PME spécialisée dans un secteur de niche. Son logiciel métier, c’est le cœur de son activité. Sans lui, rien ne tourne. Le problème ? Ce logiciel est développé par un freelance. Un seul. Qui ne documente rien. Et qui est le seul sur leur marché de niche à maîtriser cette technologie spécifique.
Quand je lui demande ce qui se passerait si ce développeur disparaissait demain, le silence s’installe. Puis : « On préfère ne pas y penser. »
Voilà résumée en une phrase la posture de nombreuses PME face à leur IT : on sait qu’il y a un problème, mais tant que ça tourne, on regarde ailleurs.
Le syndrome de l’autruche numérique
Cette situation n’a rien d’exceptionnel. Partout, des entreprises fonctionnent avec des infrastructures IT qu’elles ne maîtrisent pas vraiment. Un serveur « qui marche depuis 2015 et qu’on ne touche plus », un Excel partagé qui fait office de CRM, un site web maintenu par « le neveu qui s’y connaît », ou comme ici, une dépendance totale à un prestataire unique.
Le plus troublant n’est pas l’existence de ces fragilités. C’est la lucidité des dirigeants qui les connaissent parfaitement, mais choisissent de les ignorer. Parce que reconnaître le problème, c’est accepter qu’il faut y mettre du temps et de l’argent. C’est sortir de sa zone de confort.
Les signaux faibles qu’on ignore
Pourtant, les signes sont là, discrets mais persistants. Ce développeur freelance qui met de plus en plus de temps à répondre. Ces bugs récurrents qu’on finit par contourner plutôt que de corriger. Cette sensation diffuse que « ça va finir par nous retomber dessus ». Ces formations techniques qu’on reporte trimestre après trimestre.
On se rassure avec des pensées magiques : « Il ne va quand même pas nous lâcher du jour au lendemain », « On trouvera quelqu’un d’autre si besoin », « De toute façon, c’est trop complexe pour qu’on puisse faire autrement. »
Sauf que la complexité n’est souvent qu’un symptôme supplémentaire du problème. Un système bien conçu et documenté reste compréhensible. L’opacité est rarement une fatalité technique, c’est souvent le résultat d’années de bricolage et de compromis.
Le coût réel de l’inaction
Ce qui coûte cher, ce n’est pas d’anticiper. C’est de subir. Le jour où ce freelance annonce qu’il arrête (burn-out, autre projet, déménagement à l’étranger), l’entreprise se retrouve avec un logiciel critique qu’elle ne peut ni maintenir, ni faire évoluer, ni migrer rapidement vers une autre solution.
Les scénarios sont connus :
- Plusieurs mois sans évolutions possibles le temps de trouver un repreneur
- Des coûts de reprise du code astronomiques car tout est à redécouvrir
- Une migration forcée vers une solution standard qui ne correspond pas aux besoins métier
- Dans le pire des cas, une paralysie opérationnelle
Alors, quand faut-il vraiment s’asseoir pour parler IT ?
La réponse est simple : avant d’y être obligé par une crise.
Le bon moment, c’est quand on identifie un point de dépendance unique. Un prestataire, un système, une personne, une technologie obsolète. Tout ce qui fait qu’une absence, une panne ou un refus peut mettre l’entreprise à l’arrêt.
Le bon moment, c’est quand on commence à avoir peur. Cette petite anxiété sourde qui remonte lors des conseils d’administration ou des discussions stratégiques. Si la peur est là, c’est que le risque est identifié. Et un risque identifié doit être traité, pas enfoui.
Le bon moment, c’est aussi quand l’entreprise a les moyens d’agir sereinement. Parce qu’une fois en situation de crise, les options se réduisent et les coûts explosent. L’anticipation permet de choisir, la réaction impose de subir.
Par où commencer ?
Pas besoin de révolutionner toute l’infrastructure IT du jour au lendemain. Mais quelques actions sont nécessaires et urgentes face à une situation de dépendance critique :
Documenter. Même sommairement. Comprendre ce qui existe, comment ça fonctionne, où sont les données. Exiger cette documentation du prestataire, quitte à payer pour ça. C’est un investissement, pas un coût.
Diversifier. Former quelqu’un en interne sur les bases du système. Identifier un prestataire de backup qui pourrait intervenir en cas d’urgence. Ne jamais rester dans une situation où une seule personne détient toutes les clés.
Planifier la sortie. Non pas pour se débarrasser immédiatement du prestataire actuel, mais pour savoir comment on s’en sortirait si nécessaire. Avoir un plan B crédible change radicalement le rapport de force et la sérénité.
Programmer le dialogue. Inscrire un point IT au moins une fois par trimestre dans les instances de direction. Pas pour microgérer, mais pour garder la visibilité et détecter les dérives avant qu’elles ne deviennent des crises.
L’IT n’est plus une question technique
Ce qui s’est joué dans ce rendez-vous client, ce n’était pas un débat sur du code ou des serveurs. C’était une question de gouvernance, de gestion du risque, de stratégie d’entreprise. L’IT est devenu trop central pour être traité comme une simple prestation externe qu’on sous-traite et qu’on oublie.
Une PME qui dépend d’un système critique doit se comporter en propriétaire responsable de ce système, même si elle n’en maîtrise pas les aspects techniques. Cela signifie exiger de la transparence, organiser la redondance, et accepter d’investir dans la résilience.
Le vrai coût de la peur sous le tapis
En repartant de ce rendez-vous, je repensais à cette phrase : « On préfère ne pas y penser. » C’est humain, compréhensible. Mais dans un monde où le numérique est partout, ne pas y penser, c’est prendre le risque de tout perdre.
Le drame, c’est que ce dirigeant avait toutes les cartes en main pour agir. Le diagnostic était posé, les solutions existaient, les moyens étaient là. Seule manquait la décision de sortir la tête du sable.
Combien d’entreprises vivent aujourd’hui avec ces mêmes peurs enfouies ? Combien attendent la catastrophe pour enfin se poser les bonnes questions ?
La vraie question n’est pas « quand faut-il parler de son IT », mais plutôt « qu’est-ce qui nous empêche de le faire maintenant » ?
La bonne nouvelle, c’est qu’il n’est jamais trop tard pour commencer. Mais il est parfois trop tard pour éviter la crise.
Corinne Meynier est une personne passionnée par l’entrepreneuriat et la technologie. Elle a co-fondé Kabia en 2005, une entreprise proposant des services à haute valeur ajoutée axés sur les réseaux, la sécurité, l’hébergement internet à très haute disponibilité, le Cloud computing régional PACA et des solutions de mise en réseau et sécurité pour systèmes d’informations.
Elle prête sa voix au podcast Kabia
En plus de son rôle de co-fondatrice chez Kabia, Corinne Meynier est également engagée dans différentes organisations. Elle est membre du conseil d’administration d’EuroCloud depuis novembre 2022, une organisation qui promeut l’adoption du Cloud computing en Europe.
Corinne Meynier partage ses connaissances et son expérience à travers son podcast, qui a pour objectif de donner des clés simples pour comprendre le monde numérique que nous utilisons chaque jour. Elle est une entrepreneuse passionnée qui croit en l’importance de l’humain au centre de la technologie.